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Gouvernance

Le coût invisible, partie 1 : Le scénario que le Québec répète

Publié le 4 juin 2026

Les grands projets technologiques publics échouent toujours de la même manière — et l'organisme de surveillance du Québec l'a maintenant écrit noir sur blanc.

Les grands projets technologiques publics échouent au Québec toujours de la même manière, sous des gouvernements et des partis différents. Ce n’est plus une affirmation portée par des critiques. C’est la conclusion écrite des propres organismes de surveillance de la province, consignée dans deux rapports en l’espace d’une seule année.

La question que pose cette série

Lorsqu’un projet technologique public dépasse son budget de centaines de millions de dollars, accuse des années de retard ou se voit discrètement reconstruit à un prix que le public ne peut retrouver, deux questions s’imposent. La première est de savoir ce qui a mal tourné. La seconde, plus difficile, est de comprendre pourquoi la même chose se reproduit sans cesse, et pourquoi les organismes créés pour l’empêcher arrivent toujours une fois l’argent dépensé.

Cette série met ces questions au dossier public. La première partie expose le scénario récurrent et la preuve que le système lui-même l’a désormais nommé. La deuxième partie examine SAAQclic, l’échec que le Québec a déjà étudié en profondeur. La troisième partie examine Votre Santé, un cas plus récent où la défaillance n’est pas seulement un dépassement de coûts, mais un coût placé hors de la vue du public.

Un scénario qui se répète

Les grands échecs informatiques publics du Québec ne forment pas une suite d’accidents sans lien. Ils partagent un petit ensemble de causes qui reviennent peu importe qui est au pouvoir.

Une dépendance aux fournisseurs externes qui érode la capacité de l’État à concevoir et à gérer ses propres systèmes Des processus d’octroi de contrats qui réduisent ou éliminent la concurrence, liant souvent l’État à un fournisseur unique avec peu d’issues Des avertissements internes que l’on absorbe et neutralise plutôt que d’y donner suite Des organismes de surveillance qui interviennent une fois l’argent déjà dépensé L’absence de conséquence personnelle lorsqu’un projet échoue

La forme est constante. Un objectif public légitime, un système moderne de permis ou un dossier de santé numérique, est poursuivi au moyen d’un mécanisme technique, réparti entre plusieurs organismes et soustrait au regard ordinaire. Ceux qui paient ne peuvent pas voir aisément ce que leur argent achète. Le temps que quelqu’un en position d’autorité s’y penche, le coût est arrêté et la responsabilité s’est dissoute.

Comment le Québec s’est doté d’un système de surveillance qui arrive trop tard

Le remède à cette situation a été nommé il y a plus de dix ans. En 2015, la Commission Charbonneau a déposé son rapport final sur la corruption et la mauvaise gestion dans l’octroi des contrats publics. Parmi ses recommandations centrales figuraient une surveillance indépendante plus forte de l’octroi des contrats et une véritable protection pour ceux qui sonnent l’alarme de l’intérieur du système.

En 2017, le Québec a donné suite à cette première recommandation en créant l’Autorité des marchés publics, l’AMP, un organisme neutre et indépendant chargé de surveiller les marchés publics et la saine gestion des fonds publics. L’architecture a été bâtie. Ce que les cas survenus depuis démontrent, c’est qu’elle a été placée en aval des décisions qui comptent, capable de documenter les échecs après coup plutôt que de les prévenir avant l’engagement des sommes.

Le constat de l’autorité elle-même

Le 14 mai 2026, ce même organisme a livré la déclaration la plus claire à ce jour voulant que le problème soit structurel. À la demande de la présidente du Conseil du trésor, l’AMP a examiné la façon dont les organismes publics octroient et exécutent les contrats derrière leurs projets de transformation numérique. Elle a analysé onze projets menés entre 2010 et 2025 et s’est appuyée sur des études universitaires, des audits publics et des rencontres avec des entreprises technologiques et des organismes gouvernementaux.

Sa conclusion n’a rien d’étroit. L’AMP a formulé 20 constats et 9 recommandations, relevant des lacunes importantes en matière de gouvernance, de gestion de projets, d’encadrement, d’expertise et de reddition de comptes. Elle a conclu que ces lacunes contribuent directement à des dépassements de coûts, d’échéanciers et de portée, et qu’elles exposent certains projets à un risque d’échec élevé. L’Autorité a été explicite, les 20 constats révèlent des problématiques interreliées qui ne peuvent être corrigées par des mesures ponctuelles ou isolées.

Cela importe pour une raison avant toutes les autres. La thèse selon laquelle la surveillance des projets technologiques publics au Québec est trop faible n’a plus à être défendue par qui que ce soit à l’extérieur du gouvernement. L’organisme créé après Charbonneau pour être le gardien l’a maintenant établie lui-même, par écrit, et l’a adressée au gouvernement.

La première recommandation de l’AMP indique où la réparation doit commencer. Elle demande que la gouvernance centrale des projets numériques publics soit repositionnée au sein du Secrétariat du Conseil du trésor, et que l’expertise du Ministère de la Cybersécurité et du Numérique soit renforcée et mieux mise à profit. Le président-directeur général de l’Autorité, Yves Trudel, a souligné que le gouvernement dispose déjà d’expertises internes en technologies de l’information, mais que celles-ci doivent être davantage mobilisées pour que les projets numériques de l’État réussissent.

Un second constat la même année

Le rapport de l’AMP n’est pas isolé. Trois mois plus tôt, le 16 février 2026, la Commission Gallant déposait son rapport final sur SAAQclic, l’échec de la modernisation des services d’assurance automobile de la province. Au terme de 75 jours d’audience et de plus de 120 témoins, le juge Denis Gallant a produit un rapport de 586 pages comptant 12 constats et 26 recommandations.

La commission a conclu que la société d’État avait menti aux parlementaires, aux ministres et à leur cabinet pendant une grande partie de la décennie sur l’état réel et le coût du projet. Elle a conclu que le programme avait été lié pendant des années à un fournisseur unique, avec peu de portes de sortie, ce qu’elle a décrit comme une porte ouverte aux dépassements de coûts. Le contrat initial de 2017, d’une valeur de 458 millions de dollars sur dix ans, a atteint environ 1,1 milliard. Parmi ses recommandations, la commission a exhorté le Québec à assainir la gestion de ses contrats informatiques et à améliorer la transparence des redditions de comptes au sein de l’État.

Deux examens indépendants, en une seule année, parvenant à la même conclusion structurelle par des chemins opposés. L’un a balayé onze projets et y a trouvé des lacunes systémiques. L’autre a sondé un seul projet en profondeur et y a trouvé une décennie de dissimulation et une structure contractuelle vouée à la dérive. Ils décrivent la même mécanique.

Le coût pour le public

Le coût de ce scénario ne se résume pas aux sommes d’un dépassement isolé, aussi élevées soient-elles. C’est la répétition. Un État qui perd la capacité de concevoir et de surveiller sa propre technologie paie la même prime encore et encore, à des fournisseurs externes, pour des projets que le public peine à suivre et ne peut chiffrer aisément. Ce sont aussi les ratés de service qui retombent sur les citoyens lorsque ces systèmes sont lancés avant d’être prêts. Et c’est l’érosion lente de la reddition de comptes, car lorsque la responsabilité est répartie entre organismes et consultants, personne ne répond du résultat.

Ce qui doit changer

Les remèdes ne sont pas mystérieux, et ils ne sont pas nouveaux. Ils ont été énoncés après Charbonneau et éprouvés dans d’autres juridictions. Ils commencent par la première recommandation de l’AMP elle-même, à savoir que la gouvernance centrale des projets numériques publics soit renforcée et placée là où elle peut orienter les décisions avant l’engagement des sommes, et que l’État reconstruise et mobilise sa propre expertise plutôt que de se rabattre par défaut sur des fournisseurs externes. Ils s’étendent à une véritable protection pour ceux qui avertissent de l’intérieur, à un octroi de contrats qui préserve la concurrence, et à une reddition de comptes qui ne s’évapore pas lorsqu’un projet échoue.

L’autorité de procéder à ces changements appartient au gouvernement et au Conseil du trésor. Les recommandations sont déjà au dossier public. La question ouverte est celle de leur mise en oeuvre.

Pourquoi maintenant

Il existe une fenêtre étroite pour porter ces questions là où elles ne pourront être ignorées. Des élections générales sont fixées au 5 octobre 2026. Au même moment, plusieurs processus de surveillance touchant ces échecs demeurent actifs, dont une enquête criminelle toujours en cours découlant de SAAQclic et des audits encore en marche dans le dossier des technologies de la santé qu’examine la troisième partie. Les rapports ont été écrits. La preuve est publique. Reste à savoir si les personnes ayant l’autorité d’agir seront interrogées, au dossier et avant le vote, sur ce qu’elles entendent faire.

Sources

  1. Autorité des marchés publics — Veille sur les pratiques de réalisation et la performance des projets numériques publics du gouvernement du Québec (communiqué) [Lien original]
  2. Gouvernement du Québec — Projets de transformation numérique : des changements de gouvernance et d'encadrement s'imposent [Lien original]
  3. Le Devoir — Rapport de la Commission Gallant : cinq chiffres [Lien original]
  4. La Presse — Rapport Gallant sur le fiasco SAAQclic : la SAAQ a menti, Québec était informé des dépassements de coûts [Lien original]