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Gouvernance

Le coût invisible, partie 2 : SAAQclic, l'échec que le Québec a déjà porté au dossier public

Publié le 4 juin 2026

SAAQclic est le cas prouvé, vérifié par le Vérificateur général, examiné par une commission publique, et aujourd'hui l'objet d'une enquête criminelle en cours. C'est là que le scénario est documenté dans le plus grand détail.

Si la première partie soutenait que les échecs technologiques publics du Québec suivent un scénario récurrent, SAAQclic est l’endroit où ce scénario est documenté dans le plus grand détail. Le projet a été vérifié par le Vérificateur général, examiné pendant des mois par une commission publique, et fait aujourd’hui l’objet d’une enquête criminelle en cours. C’est l’exemple le plus clair dont nous disposons de la façon dont les cinq causes récurrentes opèrent à l’intérieur d’un même projet.

Les questions auxquelles ce cas répond

Que savaient les décideurs, et à quel moment. Pourquoi un avertissement écrit, venu de l’intérieur de l’organisme, n’a-t-il mené nulle part. Et pourquoi le coût d’un seul projet a-t-il dépassé le milliard de dollars avant que quiconque ayant l’autorité de l’arrêter n’intervienne. SAAQclic répond à chacune de ces questions, au dossier public.

Ce qu’était SAAQclic

CASA, le Carrefour des services d’affaires, est le programme lancé en 2014 pour moderniser les systèmes informatiques de la Société de l’assurance automobile du Québec. SAAQclic en était le portail destiné au public. Au lancement de sa deuxième livraison, en février 2023, il a échoué. Des systèmes ont planté, des transactions sont restées bloquées et les centres de services se sont remplis de longues files d’attente. C’est cette panne visible qui a fini par attirer les vérifications et l’enquête. Ce que ces examens ont révélé, c’est que l’échec se préparait depuis des années.

Les cinq défaillances, dans un seul projet

La première est la dépendance aux fournisseurs externes. Le contrat a été remporté par un consortium connu sous le nom de l’Alliance, formé de LGS, propriété d’IBM, et de l’éditeur de logiciels allemand SAP. L’appel d’offres exigeait que le travail soit réalisé au Québec, à l’exception de certains travaux spécifiques, mais le consortium a reconnu devant la commission qu’il n’était pas possible de développer le système à Québec même, compte tenu de la main-d’oeuvre disponible. Une modernisation censée renforcer les propres systèmes d’un organisme public reposait, dès le départ, sur une capacité que la province ne détenait pas.

La deuxième est un octroi de contrat qui a écarté la concurrence. Selon le rapport du Vérificateur général, SAP était le seul fournisseur impliqué de manière importante dans l’appel d’offres pour la plateforme. Les témoignages devant la commission ont montré que le responsable des technologies de l’information de l’organisme, Karl Malenfant, avait manoeuvré avec l’aide de consultantes externes pour s’assurer que SAP participe, communiquant par son courriel personnel par ce qu’une consultante a appelé les voies non officielles, et qu’il avait mis la main sur la soumission scellée d’un concurrent qui devait rester sous clé. Un reportage de Radio-Canada rapportait que l’ancien cadre avait admis avoir manipulé un appel d’offres. La commission a conclu que l’organisme s’était lié pendant des années à un fournisseur unique avec peu de portes de sortie, ce qu’elle a décrit comme une porte ouverte aux dépassements de coûts.

La troisième est celle des avertissements absorbés plutôt que suivis d’effets. En mars 2017, une ancienne cadre embauchée au sein de cette même vice-présidence aux technologies de l’information a écrit à deux ministres de l’époque, le président du Conseil du trésor et le ministre des Transports, soulevant ce qu’elle appelait des enjeux majeurs à l’organisme, dont la gestion des contrats et des conflits d’intérêts. L’un des ministres a plus tard noté que la lettre arrivait dans la foulée de la Commission Charbonneau et que l’affaire devait être vérifiée auprès de l’unité anticorruption, mais a dit ignorer le suivi qui en avait été fait. Son successeur a affirmé n’avoir jamais personnellement eu vent de la lettre. L’avertissement a nommé les bons problèmes des années avant l’échec, sans produire d’action visible.

La quatrième est une surveillance qui arrive une fois l’argent dépensé. Des préoccupations existaient tôt, et l’unité anticorruption s’était penchée sur le projet bien avant d’en recevoir le mandat public. Pourtant, le règlement de comptes formel n’est venu qu’une fois le mal fait. Le rapport du Vérificateur général a été déposé en février 2025, deux ans après le lancement raté et environ huit ans après la signature du contrat. La commission a déposé son rapport en février 2026. Le temps que l’architecture de surveillance s’engage pleinement, le coût était arrêté et la plupart des responsables avaient quitté la scène.

La cinquième est l’absence de conséquence personnelle. À mesure que le dossier devenait public, la couverture médiatique a noté que la plupart des principaux acteurs de l’affaire avaient pris leur retraite. Une enquête criminelle de l’unité anticorruption est en cours, plusieurs suspects ayant été identifiés, et aucune accusation n’a été déposée. Quoi que produise cette enquête, le projet lui-même a échoué sans qu’aucune personne n’en ait porté le coût au moment où cela importait.

Ce que la commission a conclu

Le 16 février 2026, au terme de 75 jours d’audience et de plus de 120 témoins, la Commission Gallant a déposé un rapport final de 586 pages comptant 12 constats et 26 recommandations. Sa conclusion centrale est que l’organisme avait menti aux parlementaires, aux ministres et à leur cabinet pendant une grande partie de la décennie sur l’état réel et le coût du projet. Elle a conclu que le programme était trop gros, trop ambitieux et devait être développé trop rapidement, et que le fait de le lier à un fournisseur unique avait ouvert la porte aux dépassements.

Sur les sommes, les chiffres méritent d’être énoncés clairement, car ils sont souvent confondus. Le contrat signé en 2017 valait 458 millions de dollars sur dix ans. Le Vérificateur général a constaté que les coûts avaient augmenté de près de 500 millions sans que cette hausse soit clairement communiquée aux décideurs. Le coût révisé du projet a atteint environ 1,1 milliard. La commission elle-même a noté qu’il n’existe pas de méthodologie unanime pour calculer le coût complet du programme, ce qui fait partie du problème.

La commission s’est aussi penchée sur la responsabilité politique, ce que le mandat du Vérificateur général ne couvrait pas. Elle a conclu que le gouvernement n’était pas directement responsable, ayant pris ses décisions sur la base d’informations inexactes qui lui avaient été transmises. Parmi ses recommandations, elle a exhorté le Québec à assainir la gestion de ses contrats informatiques et à améliorer la transparence des redditions de comptes au sein de l’État. Ce sont les mêmes réparations nommées après Charbonneau, et les mêmes auxquelles l’AMP est revenue en mai 2026.

Le coût pour le public

Le montant en dollars est élevé, mais il ne constitue pas le coût entier. Les citoyens ont absorbé l’échec du lancement directement, par les pannes, les transactions bloquées et les longues attentes pour un service public de base. Les contribuables ont absorbé un dépassement que les décideurs affirment n’avoir pas connu. Et le public a absorbé un coût plus lent, l’érosion de la confiance qui suit lorsqu’un organisme est jugé avoir trompé le législateur pendant des années et que, le temps que la vérité soit établie, les responsables sont partis.

Ce qui doit changer

Les réformes ne sont pas nouvelles, et c’est là tout le propos. L’avertissement de 2017 invoquait Charbonneau nommément. Le Vérificateur général a nommé les lacunes en 2025. La commission les a nommées de nouveau en 2026, et l’AMP les a nommées à travers onze projets quelques semaines plus tard. Toutes convergent vers les mêmes réparations, protéger ceux qui avertissent de l’intérieur, préserver une véritable concurrence dans l’octroi des contrats, reconstruire la capacité propre de l’État plutôt que de se rabattre sur des fournisseurs externes, et garantir une reddition de comptes qui ne s’évapore pas lorsqu’un projet échoue. L’autorité d’agir appartient au gouvernement et au Conseil du trésor. Les recommandations sont au dossier. Ce qui manque, c’est leur mise en oeuvre.

La place de ce dossier dans la série

SAAQclic est le cas prouvé, celui qui a été vérifié, enquêté et rapporté en profondeur. Il établit que le scénario est réel et que les propres organismes du système l’ont documenté. La troisième partie se tourne vers Votre Santé, un cas plus récent dans le domaine des technologies de la santé où le même scénario apparaît sous une forme plus aiguë, où la défaillance n’est pas seulement un dépassement de coûts, mais un coût que le public n’est pas autorisé à voir.

Sources

  1. La Presse — La SAAQ a menti, Québec était informé de dépassements de coûts [Lien original]
  2. Le Devoir — Le rapport de la Commission Gallant sur SAAQclic en 5 chiffres [Lien original]
  3. La Presse — Malenfant voulait s'assurer que SAP participe à l'appel d'offres pour SAAQclic [Lien original]
  4. La Presse — IBM a tenu compte des préférences de Karl Malenfant pour sa soumission [Lien original]
  5. Radio-Canada — Commission Gallant, un ex-cadre de la SAAQ admet avoir manipulé un appel d'offres [Lien original]
  6. La Presse canadienne — SAAQclic, Québec alerté à propos d'actions discutables en 2017 [Lien original]
  7. La Presse — Enquête policière sur SAAQclic, quatre suspects dans la ligne de mire [Lien original]
  8. Radio-Canada — L'UPAC confirme qu'elle a ouvert une enquête sur SAAQclic [Lien original]