Le coût invisible, partie 3 : Votre Santé, le coût placé hors de la vue
Ici, la défaillance n'est pas seulement qu'un projet technologique public a pris du retard et dépassé son coût attendu. C'est que le public n'est pas autorisé à voir ce qu'il a coûté.
Les deux premières parties de cette série ont décrit un scénario et son cas prouvé. Cette dernière partie se tourne vers la version la plus aiguë de toutes, car ici la défaillance n’est pas seulement qu’un projet technologique public a pris du retard et dépassé son coût attendu. C’est que le public n’est pas autorisé à voir ce qu’il a coûté.
La question à laquelle ce cas répond
Pourquoi un portail de santé achevé, conçu au Québec, a-t-il été écarté puis reconstruit par une firme externe sans appel d’offres, et pourquoi cette reconstruction a-t-elle été placée à l’intérieur d’un contrat sans rapport, d’une façon qui rend son coût impossible à suivre et la maintient absente du propre tableau de bord des projets du gouvernement.
Ce que Votre Santé devait être
Votre Santé est un engagement électoral de 2022, un portail destiné à permettre aux gens d’obtenir un rendez-vous médical en ligne en indiquant leur besoin de santé pour être orientés vers des soins. Une entreprise québécoise, Akinox, a conçu le portail dans le cadre d’un contrat de gré à gré, octroyé directement plutôt qu’au terme d’une concurrence. Akinox n’était pas une inconnue. C’est la firme qui avait conçu le passeport vaccinal de la province pour le gouvernement pendant la pandémie. Selon des informations qui ont plus tard été rapportées dans les médias, elle a livré un produit fonctionnel.
La substitution
En 2024, l’État a écarté le produit d’Akinox et a confié à la firme Accenture le soin de le reconstruire, sans nouvel appel d’offres. En juin 2024, Akinox a écrit à l’ancien ministre de la Santé, Christian Dubé, pour dénoncer sa mise à l’écart du projet. Santé Québec réfute l’idée qu’elle ait tourné le dos à l’entreprise québécoise, soulignant qu’Akinox demeure un partenaire et que plusieurs de ses systèmes existants continueront d’être utilisés et intégrés au nouveau portail.
Le mécanisme qui compte
C’est ici que ce cas se distingue d’un simple dépassement. En mars 2024, Accenture avait remporté un appel d’offres pour un contrat de 40 millions de dollars sur trois ans afin d’aider le ministère à déployer le dossier de santé numérique, le DSN, dans deux régions vitrines. La reconstruction de Votre Santé a été placée à l’intérieur de ce contrat existant. Or, Votre Santé est un système qui s’applique à toute la province, alors que le contrat du DSN ne vise que deux régions, et les deux ne suivent pas les mêmes échéanciers. Selon des sources citées dans le reportage, la bonne marche à suivre aurait été de préparer un nouveau dossier d’affaires et de procéder à un nouvel appel d’offres. Dès avril 2025, une personne proche du dossier affirmait que l’argent dépensé chez Accenture n’était pas utilisé aux fins prévues au contrat du DSN.
La conséquence est au coeur de ce dossier. Le fait de loger un portail à l’échelle de la province dans un contrat plus large conçu pour une portée plus étroite rend le coût du portail impossible à suivre. Votre Santé est absente du propre tableau de bord des projets en ressources informationnelles du gouvernement. Le résultat n’est pas simplement un projet qui coûte plus que prévu. C’est un coût public placé hors de la vue du public.
Cela s’est mal passé
La reconstruction elle-même a connu des ratés. Le 10 juin 2025, la vice-présidente des technologies de l’information de Santé Québec a exposé l’insatisfaction de l’organisme envers Accenture dans une lettre qui a plus tard circulé au sein de la firme, dénonçant un manque de rigueur et des préoccupations quant au respect des engagements contractuels, et décrivant un organisme profondément déçu à l’égard d’un projet qu’elle qualifiait de demande ministérielle de la plus haute importance. Le portail devait être déployé dans toute la province en 2024. Il accuse maintenant environ deux ans de retard sur cet échéancier. Santé Québec affirme que des correctifs ont depuis été apportés, que la situation est sous contrôle et que des ajustements en cours de route sont normaux dans un projet de cette envergure.
Ce que le système fait maintenant
Les enquêteurs de l’Autorité des marchés publics et les vérificateurs du Ministère de la Cybersécurité et du Numérique examinent désormais le projet Votre Santé. Accenture et le gouvernement ont tous deux refusé de commenter le dossier, renvoyant les questions à Santé Québec. Santé Québec maintient que tout a été fait dans les règles, que Votre Santé s’inscrit dans le programme du dossier de santé numérique pour lequel des mécanismes contractuels et de gouvernance sont déjà en place, et que les travaux ont été réalisés en conformité avec les règles d’autorisation applicables, dont les exigences de la loi encadrant la gestion des ressources informationnelles publiques.
Le scénario, sous sa forme la plus récente
Les cinq causes récurrentes énoncées au début de cette série apparaissent toutes ici. La capacité propre de l’État, incarnée par un produit conçu au Québec et réputé fonctionnel, a été écartée au profit d’une reconstruction externe. Cette reconstruction s’est faite sans concurrence. Des avertissements ont été soulevés, par le développeur écarté en 2024 et de l’intérieur de l’organisme en 2025, avant que les problèmes ne deviennent publics. La surveillance n’est arrivée qu’une fois les travaux bien engagés. Et personne n’en a encore porté le coût personnellement.
À cela, ce cas ajoute un élément plus aigu que ce que SAAQclic ou le scénario général révélaient à eux seuls. L’opacité n’y est pas un accident de complexité. Elle découle d’un choix contractuel, celui de placer un projet à l’échelle de la province dans un contrat conçu pour deux régions, avec pour effet que le coût ne peut être suivi et que le projet n’apparaît pas là où le public le chercherait.
Le coût pour le public
Le coût de SAAQclic pouvait au moins être débattu, parce qu’il y avait des chiffres à débattre. Ici, le public est privé même de cela. Un système à l’échelle de la province accuse environ deux ans de retard, reconstruit à un prix qui ne peut être suivi, par une relation avec un fournisseur qui s’est rompue, sur un projet que le gouvernement lui-même a placé hors de son propre tableau de bord de reddition de comptes. Le coût en dollars est réel, mais inconnu. Le coût pour la reddition de comptes, c’est que la question ne peut trouver réponse dans les documents publics qui existent, ce qui est précisément la défaillance que cette série s’est donné pour but de nommer.
Ce qui doit changer
La réparation commence par rétablir ce qui a été retiré. Le coût du projet devrait être rendu traçable et déclaré au tableau de bord du gouvernement, aux côtés de tout autre projet technologique public. Un travail de cette ampleur et de cette portée devrait passer par un nouveau dossier d’affaires et une véritable concurrence, plutôt que d’être logé dans un contrat conçu pour autre chose. Ce ne sont pas des demandes inédites. Ce sont les mêmes réparations de gouvernance et de transparence que le Vérificateur général a nommées en 2025, que la Commission Gallant a nommées en février 2026, et que l’Autorité des marchés publics a nommées à travers onze projets en mai 2026, lorsqu’elle a réclamé que la gouvernance centrale des projets numériques publics soit renforcée. L’autorité d’agir appartient au gouvernement et au Conseil du trésor. Les recommandations sont au dossier.
Pourquoi cela importe maintenant
Des élections générales sont fixées au 5 octobre 2026. Au même moment, les processus de surveillance touchant ces échecs demeurent actifs, dont les vérifications portant sur Votre Santé et une enquête criminelle toujours en cours découlant de SAAQclic. À travers cette série, la même conclusion a été atteinte trois fois, par un vérificateur, par une commission et par le propre chien de garde des contrats de la province, à savoir que la façon dont le Québec mène ses grands projets technologiques publics est structurellement déficiente, et que les réparations ont été consignées puis laissées sans suite. Les rapports existent. La preuve est publique. Reste à savoir si les personnes ayant l’autorité d’agir seront interrogées, au dossier et avant le vote, sur ce qu’elles entendent faire, et si, dans le cas de Votre Santé, elles permettront d’abord au public de voir ce qu’il a payé.
Sources
- Radio-Canada — Le projet informatique Votre Santé dans la mire des enquêteurs à Québec [Lien original]
- Gouvernement du Québec — Tableau de bord des projets en ressources informationnelles [Lien original]
- Autorité des marchés publics — Veille sur les pratiques de réalisation et la performance des projets numériques publics du gouvernement du Québec [Lien original]